Autrefois présentés comme les vigies intransigeantes de la démocratie et de la bonne gouvernance, certains acteurs de la société civile sénégalaise ont aujourd’hui jeté le masque. Alioune Tine (AfrikaJom Center), Moundiaye Cissé (ONG 3D) et Babacar Ba (Forum du Justiciable) illustrent, pour beaucoup d’observateurs, une dérive préoccupante : celle d’une « société si vile » qui choisit de défendre les privilèges d’une oligarchie aux abois plutôt que l’intérêt général.
D’arbitres à avocats d’un vieux système
Ces figures, longtemps respectées pour leur engagement en faveur des droits humains et de la transparence, ont multiplié les prises de position et médiations qui, selon leurs détracteurs, visent à protéger des acteurs accusés de malversations financières ou de mauvaise gouvernance sous les régimes précédents. En érigeant des présumés délinquants économiques en « victimes » ou en « héros de l’État de droit », ils inversent, disent les critiques, le sens de la lutte contre l’impunité qui a porté le changement de 2024.
Le mutisme sélectif face à certaines affaires de gouvernance, combiné à une mobilisation bruyante dès qu’il s’agit de dénoncer le pouvoir en place, alimente un sentiment de trahison chez une partie de l’opinion. Ces « entrepreneurs de la morale », comme les qualifie le texte original, semblent privilégier le confort des salons feutrés et les réseaux d’influence au détriment d’une veille citoyenne impartiale.
Cette posture intervient dans un paysage politique tendu au Sénégal. Après l’élection historique de Bassirou Diomaye Faye et l’ascension de Pastef, marqué par une rhétorique forte contre la corruption et les élites traditionnelles, une partie de la société civile apparaît désormais comme un rempart pour l’ancien ordre. Les appels répétés à la « décrispation », aux médiations ou au « dégel judiciaire » sont interprétés par les soutiens du pouvoir actuel comme une défense déguisée des intérêts menacés par les réformes et les poursuites en cours.
Alioune Tine, Moundiaye Cissé et Babacar Ba ont souvent été invités dans les médias pour commenter les tensions au sommet de l’État (notamment entre Diomaye et Sonko) ou des dossiers judiciaires sensibles. Leurs interventions, bien que présentées sous le sceau de la neutralité et de la défense des principes démocratiques, sont vues par leurs critiques comme une tentative de réhabiliter un système qu’ils avaient pourtant contribué à critiquer auparavant.
Les risques d’une société civile capturée
Quand la société civile, censée être la conscience critique de la nation, devient un acteur partisan ou corporatiste, elle perd sa légitimité. Le Sénégal a connu des périodes où des voix indépendantes ont joué un rôle décisif dans la défense des libertés. Aujourd’hui, une frange de cette société civile semble s’être alignée sur une oligarchie qui craint le vent du changement.
Ce basculement pose plusieurs questions fondamentales :
- Peut-on encore parler de « société civile » quand ses leaders les plus visibles défendent systématiquement les mêmes cercles ?
- Quelle crédibilité accorder à des sentinelles qui choisissent leur camp en fonction des vents politiques ?
- Comment restaurer une veille citoyenne authentique, dégagée des intérêts personnels et des financements opaques ?
Vers une nouvelle exigence citoyenne
Le peuple sénégalais, qui a massivement voté pour une rupture avec les pratiques du passé, observe avec attention cette « imposture des sentinelles ». La vraie société civile n’est pas celle qui protège les puissants, mais celle qui reste du côté des citoyens ordinaires, exige la transparence et refuse l’impunité, quelle que soit la couleur du pouvoir.
Il est temps que les vrais gardiens de la République journalistes indépendants, jeunes activistes, intellectuels intègres et organisations citoyennes non inféodées reprennent le flambeau. La « société si vile » doit être dénoncée pour ce qu’elle est : une imposture morale qui dessert le Sénégal en cherchant à préserver un vieux monde finissant.