Professeur,
Votre texte est habile.
Vous ne nommez personne. Vous décrivez. Vous suggérez. Vous construisez méthodiquement le portrait d’un « imposteur », puis celui de ses « disciples ». Et, pour donner à votre démonstration une portée historique, vous convoquez Mussolini, Hitler et Pol Pot avant de conclure sur le totalitarisme.
Votre texte repose finalement sur une idée simple: ne suivons pas les hommes, regardons les faits.
Sur ce point, je ne peux qu’être d’accord avec vous. Mais puisque vous nous invitez à regarder les faits, regardons-les vraiment.
Et surtout, regardons-les avec la même exigence pour tout le monde.
I.Vous avez raison : les faits sont têtus
Commençons donc par le début.
En 2024, Bassirou Diomaye Faye n’a pas été élu sur une promesse de simple continuité. Il a été élu sur une promesse de rupture.
Son programme présidentiel annonçait explicitement un « changement systémique », une réforme profonde des institutions, la restauration de l’État de droit, davantage de transparence et une réappropriation de la souveraineté nationale dans les domaines économique, diplomatique et sécuritaire.
Et il faut rappeler une réalité politique essentielle :
Bassirou Diomaye Faye n’est pas arrivé au pouvoir comme une personnalité politique indépendante surgie de nulle part.
Il était le secrétaire général de PASTEF et le candidat désigné après l’empêchement d’Ousmane Sonko. La campagne elle-même s’est construite autour d’un slogan qui résumait cette continuité politique : « Sonko mooy Diomaye, Diomaye mooy Sonko. »
La presse internationale de l’époque l’a abondamment documenté. Ce n’était pas un détail folklorique de campagne. C’était une construction politique. Sonko ne pouvait pas être candidat, Diomaye a été choisi. Et les deux hommes ont présenté leur candidature comme le véhicule d’un même projet.
Voilà le premier fait.
II. Puis le temps a passé
Et le temps, Professeur, est effectivement le juge que vous invoquez. Mais le temps ne juge pas seulement Ousmane Sonko. Il juge aussi Bassirou Diomaye Faye. Et le premier changement majeur est aujourd’hui impossible à nier :
le tandem politique qui avait porté le changement de 2024 est désormais brisé.
En mai 2026, Bassirou Diomaye Faye a démis Ousmane Sonko de ses fonctions de Premier ministre et mis fin au gouvernement qu’il dirigeait. Puis, le 25 juillet 2026, Bassirou Diomaye Faye a officiellement lancé KIIRAAY – Les Patriotes Républicains, issu de la transformation de la coalition « Diomaye Président » en parti politique.
Soyons précis : créer un parti politique n’est évidemment pas un crime. Un président a parfaitement le droit d’avoir une formation politique. Mais le problème démocratique n’est pas la légalité de l’acte.
La question est politique : comment une promesse de transformation du système se transforme-t-elle progressivement en construction d’un nouvel appareil partisan recyclant ce même système autour du chef de l’État ?
C’est une question légitime.
Et celui qui réclame l’esprit critique devrait être le premier à accepter qu’on la pose.
III. De « Diomaye mooy Sonko » à « Diomaye et son parti »
Il y a ici une ironie historique assez remarquable. En 2024, les adversaires du tandem dénonçaient déjà la confusion entre les deux hommes. Les partisans, eux, l’assumaient presque comme une identité politique : Sonko mooy Diomaye.
Le président élu devait incarner le projet porté par Sonko et PASTEF. Deux ans plus tard, nous sommes face à une réalité radicalement différente :
Sonko dirige le PASTEF et l’Assemblée nationale ; Diomaye dirige l’exécutif et dispose désormais de sa propre formation politique, KIIRAAY.
Ce n’est pas nécessairement une tragédie.
Ce n’est pas nécessairement une trahison.
Mais c’est incontestablement une rupture politique majeure.
Et cette rupture mérite exactement ce que vous réclamez dans votre texte: du discernement.
IV. C’est ici que votre formule sur « l’imposteur » devient intéressante
Vous écrivez que l’imposteur « emprunte une image », « revêt une morale », « affiche une vertu », « proclame la droiture ». Puis vous écrivez : « Les faits sont têtus. »
Très bien.
Mais alors appliquons votre grille à tous.
Parce que l’imposture, si elle existe, ne peut pas être un concept réservé à l’adversaire politique. Elle doit être recherchée partout où il existe un écart entre le discours et l’action. L’imposture commence lorsqu’on dit une chose et qu’on en fait une autre.
Mais il existe une autre maladie politique tout aussi dangereuse : le double standard.
C’est-à-dire lorsqu’un changement de position est appelé « reniement » chez l’adversaire et « pragmatisme » chez son propre camp. Une alliance devient une compromission lorsqu’elle concerne l’autre. Elle devient une stratégie lorsqu’elle concerne les nôtres.
Une nomination devient une récupération du système lorsqu’elle concerne l’adversaire.
Elle devient une ouverture lorsqu’elle concerne notre gouvernement.
Voilà ce que le citoyen doit refuser.
V.Vous invoquez Lénine. Regardons donc aussi Lénine
Il y a dans votre texte une volonté de faire du culte de la personnalité la matrice quasi automatique du totalitarisme. L’histoire est plus complexe.
Lénine nous intéresse justement parce qu’il permet de poser une autre question :
que devient un mouvement politique lorsque l’organisation collective se confond progressivement avec la direction politique d’un homme ?
Dans Que faire ?, Lénine défend la nécessité d’une organisation politique disciplinée et structurée, conçue comme une avant-garde révolutionnaire. Le problème historique n’est donc pas seulement : « Les gens admirent-ils un chef ? »
La vraie question est aussi : « Existe-t-il encore une organisation capable de penser contre son propre chef ? »
Voilà une distinction fondamentale.
Parce qu’un peuple peut admirer un homme sans être totalitaire.
Mais lorsqu’une organisation ne peut plus supporter la contradiction interne, lorsqu’une vérité officielle remplace le débat, lorsqu’un chef devient l’incarnation exclusive du projet, alors le danger devient réel. Et cela vaut pour PASTEF. Mais cela vaut également pour KIIRAAY. Et cela vaut pour tous les partis politiques.
VI. Quant au totalitarisme : prudence avec les grands mots
C’est probablement le passage de votre texte qui appelle la plus grande discussion.
Vous écrivez : « L’histoire nous enseigne que le culte de la personnalité est l’un des chemins les plus sûrs vers le totalitarisme. »
Le problème n’est pas que cette phrase soit totalement fausse.
Le problème est qu’elle simplifie énormément un concept historiquement beaucoup plus lourd. Hannah Arendt ne réduit pas le totalitarisme au culte d’un dirigeant.
Dans son analyse, le phénomène totalitaire associe notamment idéologie, propagande, mobilisation des masses, destruction des structures politiques et sociales autonomes, terreur et volonté de domination totale.
Le culte de la personnalité peut donc accompagner certains régimes totalitaires.
Mais il ne suffit pas à transformer une organisation politique ou un mouvement populaire en régime totalitaire. Sinon, nous finirions par utiliser « totalitarisme » comme une simple insulte politique. Et c’est précisément ce qu’un intellectuel devrait éviter.
VII. Mussolini, Hitler, Pol Pot : attention aux analogies
Comparer une dynamique politique contemporaine à Hitler, Mussolini ou Pol Pot exige une responsabilité particulière.
Parce que ces hommes ne sont pas simplement des dirigeants « populaires ».
Ils sont associés à des expériences historiques de violence d’État, de destruction massive des libertés et, pour Hitler et Pol Pot notamment, à des entreprises meurtrières d’une ampleur incomparable. Le rapprochement peut être intellectuellement pertinent si l’on établit précisément les mécanismes comparés.
Mais il devient dangereux lorsqu’il sert simplement à dire : « Si vous admirez un chef, vous êtes sur le chemin d’Hitler. »
Cela n’est pas une analyse historique.
C’est une analogie rhétorique.
Et la démocratie mérite mieux.
VIII. Le paradoxe de votre texte
Et c’est ici que votre texte finit par se retourner contre lui-même.
Vous reprochez à ceux que vous désignez implicitement de ne pas accepter la contradiction. Mais vous ne donnez presque aucun fait précis permettant au lecteur de vérifier vos accusations. Vous parlez de: scandales, compromissions, privilèges, argent, intérêts matériel, comportements privés, promesses de violence, appels à la haine.
Mais où sont les dates ? Où sont les décisions ? Où sont les déclarations ? Où sont les documents ? Où sont les faits permettant au lecteur de vérifier votre portrait ?
Vous nous demandez donc de ne pas croire un homme plutôt que les faits. Mais votre texte nous demande précisément de croire votre portrait sans nous fournir les faits qui permettraient de le vérifier.
C’est là que se trouve le paradoxe.
IX. Le peuple n’est pas une secte
Je voudrais également défendre quelque chose qui me paraît essentiel : les Sénégalais qui soutiennent Ousmane Sonko ne sont pas nécessairement ses disciples. Ils peuvent être des citoyens. Ils peuvent être des électeurs. Ils peuvent avoir fait un choix politique rationnel.
Ils peuvent être en désaccord avec Sonko sur certains sujets et considérer néanmoins que le projet qu’il porte demeure préférable à celui de ses adversaires. Ils peuvent même critiquer Sonko, et continuer à voter pour lui: c’est cela, la démocratie.
Le citoyen ne doit être fidèle ni à Sonko, ni à Diomaye, ni à Macky Sall: Il doit être libre.
Et cette liberté implique précisément de pouvoir dire : « Hier, tu défendais ceci. Aujourd’hui, tu fais cela. Explique-nous pourquoi. » Ce n’est pas de l’idolâtrie, c’est le contrôle citoyen.
Si Sonko renie une promesse, condamnons-le. Si Diomaye renie une promesse, condamnons-le. Si Macky Sall a mal gouverné, jugeons-le.
Si un ancien ministre est impliqué dans une affaire, que la justice fasse son travail.
Si un membre du pouvoir actuel commet une faute, qu’il soit jugé selon les mêmes règles.
La démocratie n’a pas de camp.
Elle n’appartient ni à PASTEF, ni à KIIRAAY, ni à APR, ni à aucun parti. Elle appartient aux citoyens.
X. Conclusion – Les faits n’ont pas de parti
Professeur, vous avez raison sur une chose : les faits sont têtus.
Mais ils ont une autre caractéristique: les faits n’ont pas de parti.
Ils ne sont ni PASTEF.
Ni KIIRAAY.
Ni APR.
Ni opposition.
Ni pouvoir.
Ils ne deviennent pas faux parce qu’ils dérangent notre camp. Et ils ne deviennent pas vrais parce qu’ils confortent nos convictions.
C’est pourquoi je ne vous propose pas de remplacer le culte de Sonko par le culte de Diomaye. Ni celui de Diomaye par celui de Sonko. Je propose quelque chose de beaucoup plus simple : ne vénérons personne. Jugeons les hommes à l’aune de leurs actes.
Comparons leurs paroles à leurs décisions.
Leurs promesses à leurs résultats.
Leurs principes à leurs compromis.
Leurs combats d’hier à leurs alliances d’aujourd’hui.
Et surtout, appliquons la même règle à tous.
Car la démocratie ne meurt pas seulement lorsqu’un peuple commence à vénérer un homme.
Elle commence aussi à mourir lorsque le peuple accepte que les hommes de son propre camp puissent échapper aux mêmes questions qu’il pose à leurs adversaires.
Vous nous demandez de ne pas suivre les hommes.
Très bien.
Alors ne nous demandez pas non plus de suivre les récits. Regardons les faits, tous les faits, même ceux qui dérangent.
Et puisque vous nous avez vous-même rappelé que le temps est le plus implacable des juges, alors laissons-le faire son travail. Il jugera Sonko, il jugera Diomaye, il nous jugera tous.
Et peut-être qu’au bout du compte, Professeur, la véritable question ne sera pas : « Qui était l’imposteur ? »
Mais plutôt :
« Qui, face au pouvoir, a eu le courage de rester fidèle à ses principes lorsque ces principes devenaient politiquement coûteux ? »
Les faits sont têtus.
Mais ils sont surtout impartiaux.
Pape Samba Seye, juriste et chroniqueur à Xalaat TV.
J’aimerais de tout cœur que ce professeur ait l’occasion de lire votre chef-d’œuvre. Excellente analyse Pape Samb.
Une réponse à la hauteur de l’affront. J’ai aimé votre style
Merci beaucoup Pape Samba. Même Diomaye nous a tout facilité.
Parfait
Très belle analyse pape samba borom front yi
Machala Pape li meunoul wone khar souba dhh
Belle analyse.
Merci Pape Samba Seye, l’ami de Boury😀
La seule émission que je rate pas, c’est Lu Xew Tay.
Lorceque je la rate pour les besoins du travail, ça devient une dette que je suivrez vaille que vaille.
Amél guéne ma Akh dh😂
Bonne continuation.