L’affaire dite « Kocc Barma » a secoué le Sénégal ces derniers mois, révélant un vaste réseau de cybercriminalité impliquant chantage, extorsion de fonds et diffusion de contenus intimes volés. Au cœur de cette scandale se trouve El Hadj Babacar Dioum, alias « Kocc Barma », un homme de 37 ans né à Dakar en 1987, qui gérait des sites pornographiques comme Seneporno.com et Babiporno.com. Arrêté le 17 juillet 2025 par la Division spéciale de lutte contre la cybercriminalité (DSC),El Hadj Babacar Dioum a été placé sous mandat de dépôt le 22 juillet pour une série de chefs d’accusation graves, marquant l’un des plus grands scandales cybercriminels du pays.
Les enquêteurs ont mis en lumière des pratiques sordides. Les vidéos et images compromettantes étaient réceptionnées via une adresse e-mail , dont le contenu est désormais sous le contrôle total de la DSC. El Hadj Babacar Dioum et ses complices contactaient les victimes présumées via des messages manipulateurs envoyés depuis 18 cartes SIM enregistrées sous divers noms fictifs. Des exemples de ces approches incluent : « J’ai ramassé un téléphone et il y a tes vidéos nues » ou « C’est bon, la vidéo a été supprimée, vous pouvez vérifier ». Ces tactiques visaient à rançonner les victimes, souvent des Sénégalais et Sénégalaises, en menaçant de publier leurs contenus intimes sur les plateformes gérées par El Hadj Babacar Dioum.
Un message échangé par El Hadj Babacar Dioum avec un correspondant illustre le cynisme de l’opération : « On ne peut pas savoir si c’est une Sénégalaise, il n’y a pas de son. Cela ne nous intéresse pas… ». Ce correspondant a été cueilli et inculpé le vendredi précédant l’arrestation principale. Les fichiers étaient organisés de manière méthodique, avec 1 115 dossiers dénommés « seneg » pour Sénégal, retrouvés sur l’ordinateur d’ El Hadj Babacar Dioum. Au total, plus de 9 000 fichiers compromettants ont été saisis, dont 407 sextapes classées dans un dossier « Seneg » et 4 191 vidéos et photos de cibles potentielles dans un dossier « Newgirls ».
Les victimes étaient piégées dans un cercle vicieux : filmées sans consentement lors de moments intimes, elles étaient ensuite contactées via des applications de messagerie privée pour exiger des paiements en échange de la non-diffusion. Ceux qui payaient évitaient la publication sur Seneporno ou Babiporno, mais l’opération générait des revenus substantiels via la monétisation publicitaire sur des plateformes étrangères comme Exoclick.
L’aspect financier de l’affaire est stupéfiant. Les enquêteurs ont saisi 93 millions de FCFA (environ 141 000 euros) provenant des activités illicites de Dioum entre 2017 et 2025. Parmi ces fonds :
- 43 millions de FCFA issus de transferts de l’agence publicitaire Exoclick, rémunérant les clics sur les contenus diffusés.
- 50,4 millions de FCFA transférés par un complice en fuite.
Des exemples concrets de rançons incluent 2 millions de FCFA payés par une victime S.A.L. et plus de 6 millions par une autre, A.M.N., cherchant à préserver sa discrétion. Lors des perquisitions, 18 téléphones mobiles avec leurs cartes SIM ont été saisis à Ngor, derrière le Casino du Cap-Vert, ainsi qu’un modem portable, un projecteur vidéo, six clés de voiture, des faux carnets de vaccination, un brouilleur de signal et six clés USB au restaurant Eddys de Dioum à Sicap Mbao.
Dioum a nié la propriété du brouilleur de signal, affirmant : « Tout m’appartient sauf le brouilleur de signal », mais cela n’a pas convaincu les autorités.
El Hadj Babacar Dioum fait face à une multitude de charges, dont :
- Association de malfaiteurs.
- Diffusion de contenus pédopornographiques.
- Atteinte à la vie privée.
- Chantage et extorsion de fonds.
- Blanchiment de capitaux.
- Faux et usage de faux en documents administratifs.
L’enquête révèle un réseau mafieux numérique bien huilé avec des ramifications internes et internationales, utilisant des méthodes structurées pour filmer, extorquer et monétiser. La DSC qualifie cette opération d’inédite en termes d’organisation et d’ampleur.
Tandis que l’enquête se poursuit pour identifier d’éventuels complices, dont un en fuite, la société sénégalaise appelle à une vigilance accrue face aux pièges numériques. Cette affaire « Kocc Barma » pourrait marquer un tournant dans la répression des crimes en ligne au Sénégal.
Ramatoulaye Sow