Depuis plusieurs mois, le dossier ASER–AEE Power cristallise les tensions autour de la gestion des deniers publics et de l’électrification rurale au Sénégal. Au centre de la polémique : Jean-Michel Sène, directeur général de l’Agence sénégalaise d’électrification rurale (ASER), et une avance de démarrage de 37 milliards de francs CFA dont l’utilisation continue de soulever d’épineuses questions. L’audition du jeune dirigeant par la Section de recherches de Colobane, au printemps 2026, a marqué un tournant. Derrière les conférences de presse et les échanges de communiqués se dessine une enquête aux multiples strates.
Un contrat héritier d’une autre époque
Tout commence le 17 août 2022. L’ASER signe avec la société AEE Power un marché portant sur l’électrification de 1 740 localités. Le montant global avoisine les 91 milliards de francs CFA. Une avance de démarrage de 37 milliards est décaissée. Lorsque Jean-Michel Sène prend ses fonctions en juin 2024, après le changement de pouvoir, il affirme découvrir un dossier lourd d’irrégularités.
Selon la version qu’il a exposée lors d’une conférence de presse début avril 2026, les principaux décaissements ont eu lieu sous la direction de son prédécesseur, Baba Diallo. Un audit interne, complété par un audit externe, aurait mis en lumière le non-respect des procédures de vérification obligatoires avant paiement. « On s’est rendu compte que dans ce marché, toute la procédure n’a pas été respectée », a-t-il déclaré, documents à l’appui. Sur la base de ces éléments, il a annoncé avoir déposé plainte contre Baba Diallo pour des faits de prévarication et de détournement de deniers publics.
Cette position défensive s’accompagne d’un argumentaire de transparence : renégociation du contrat permettant, selon lui, une économie de 11 milliards pour l’État, correspondances adressées à la Direction centrale des marchés publics, et suspension volontaire de certaines démarches le temps d’y voir plus clair.
L’audition à la SR de Colobane
C’est dans ce contexte que la Section de recherches de Colobane convoque Jean-Michel Sène. En avril 2026, le directeur général se présente à l’audition. Selon son avocat, Khadim Kébé, il ne se contente pas de répondre aux questions : il remet des preuves et fournit des pistes concernant d’éventuels précédents. « Les Sénégalais seront surpris par ces faits s’ils sont rendus publics », a confié le conseil à la presse.
L’audition ne se limite pas à une simple formalité. Elle s’inscrit dans un dossier plus large opposant l’ASER à AEE Power, marqué par des contentieux sur la légalité des avenants, la garantie souveraine de l’État et le rôle respectif d’AEE Power Sénégal et d’AEE Power EPC. La plainte déposée contre le prédécesseur apparaît, aux yeux de certains observateurs, comme une tentative de déplacer le curseur de la responsabilité vers l’ancienne administration.
L’affaire dépasse le seul cadre de l’ASER. Elle touche à la crédibilité de la gestion des grands marchés publics, aux relations avec les bailleurs de fonds étrangers et à la capacité de la nouvelle administration à assumer les dossiers hérités tout en affichant une rupture. Les critiques, portées notamment par le député Thierno Alassane Sall, insistent sur l’absence de preuves tangibles d’avancement physique du projet à la hauteur des sommes engagées.
De son côté, Jean-Michel Sène continue d’affirmer qu’il n’a fait que mettre au jour des dysfonctionnements antérieurs et qu’il travaille à sécuriser l’exécution du marché. L’enquête de la Section de recherches de Colobane, toujours en cours, devra trancher entre ces versions concurrentes.