À Touba, cité religieuse symbole de ferveur et de solidarité mouride, le quartier de Sourah vit un calvaire qui n’en finit plus. Les eaux stagnantes, nauséabondes et persistantes ont fini par franchir un seuil sacré : elles entrent désormais dans la mosquée. Face à cette situation intolérable, l’imam du quartier a fait un geste rare et fort. Il est descendu dans la rue, aux côtés des habitants, pour manifester et porter la voix d’une population à bout de souffle.
« L’eau entre jusque dans la mosquée…À chaque fois qu’un camion passe dans le quartier, l’eau est poussée dans le lieu de culte », a témoigné le guide religieux. Sa présence lors de la marche n’est pas anodine. Dans une ville où la parole des imams porte un poids moral considérable, ce geste symbolise le ras-le-bol général qui anime Sourah.
Les riverains décrivent un quartier transformé en marécage. Les eaux croupissantes attirent les moustiques en masse. « Notre quartier est infesté de moustiques. Les enfants et les femmes enceintes souffrent le martyre et tombent souvent malades à cause du paludisme qui est dans toutes les maisons », a dénoncé l’imam. L’insalubrité, les odeurs pestilentielles et l’impraticabilité des voies rendent la vie quotidienne invivable.
Les habitants pointent du doigt des canalisations jugées défectueuses et la qualité des travaux de voirie réalisés. Ils réclament le retour des responsables pour contrôler si les ouvrages sont conformes et si les réseaux d’évacuation fonctionnent correctement. Leurs multiples démarches auprès de la mairie seraient restées sans réponse concrète.
« Certains vivent l’Eldorado, d’autres la misère »
Au-delà du problème technique, l’imam a soulevé une question plus profonde, presque politique : celle de l’inégalité au sein même de la ville sainte. « Il n’est pas normal que, dans une même ville, certains vivent l’Eldorado et d’autres la misère. Cela ne fait pas partie des objectifs visés par Serigne Touba lorsqu’il créait cette cité », a-t-il déclaré avec force.
Ce constat résonne particulièrement à Touba. Alors que certains quartiers bénéficient d’aménagements et d’une attention particulière, d’autres, comme Sourah, semblent relégués au second plan. Dans une cité fondée sur les valeurs de justice, d’équité et de solidarité prônées par Cheikh Ahmadou Bamba, cette fracture sociale et urbaine choque.
Les inondations à Touba ne sont pas un phénomène nouveau. Depuis des années, la ville sainte est confrontée à une combinaison de facteurs : remontée de la nappe phréatique, fuites importantes sur le réseau d’eau potable, insuffisance des ouvrages de drainage et urbanisation rapide. Malgré les plans d’urgence, les investissements annoncés et les travaux réalisés (notamment autour de la Grande Mosquée), des quartiers périphériques ou intermédiaires continuent de subir les mêmes maux.
En août 2026, alors que le Grand Magal vient de s’achever, le rappel est cruel : la bataille contre les eaux n’est pas encore gagnée partout.
En descendant dans la rue, l’imam de Sourah a fait plus que protester. Il a rappelé que le silence n’est plus tenable lorsque le lieu de prière lui-même est touché. Son message est clair : les autorités doivent revenir sur le terrain, vérifier les ouvrages, corriger les dysfonctionnements et traiter tous les quartiers avec la même considération.
Touba n’est pas seulement une ville. C’est un projet spirituel et social. Pour rester fidèle à l’idéal de Serigne Touba, elle ne peut accepter que, dans ses propres rues, certains baignent dans le confort tandis que d’autres nagent dans la misère.
La voix de l’imam de Sourah résonne aujourd’hui comme un avertissement. Reste à savoir s’il sera entendu.