Une belle page mérite qu’on la prenne au mot de son propre principe.
On ne saurait mieux dire, et c’est pourquoi je prends l’auteur au mot. « L’élégance républicaine, c’est la force qui accepte de s’incliner devant le droit. » Soit. Allons alors jusqu’au bout de ce principe – car un principe qui ne vaut que pour un camp cesse aussitôt d’en être un.
Commençons par le droit lui-même, puisqu’on l’invoque. La Constitution, en son article 103, confie l’initiative de sa révision concurremment au président de la République et aux députés. Concurremment : à égalité. Une majorité qui dépose une proposition de révision n’usurpe donc rien ; elle exerce une prérogative que la Loi fondamentale lui reconnaît, mot pour mot, au même titre qu’au chef de l’État. Dès lors, parler de « majorité usurpée » à propos d’un mandat né de cent trente sièges sur cent soixante-cinq, c’est dénier à un organe issu du suffrage la légitimité de son vote, c’est commettre, contre le Parlement, l’exacte délégitimation que l’on reproche à ce Parlement de méditer contre les institutions. Dans cette page tout entière vouée aux limites, le mot « usurpée » est le seul qui en franchisse une.
Venons-en au juge, puisqu’on le célèbre – et célébrons-le avec l’auteur. Oui, saisir le Conseil plutôt que forcer le passage est élégant ; et nul ici ne conteste sa décision, car l’honneur d’une République est que ses arrêts s’imposent à tous, à commencer par ceux qu’ils contrarient. Mais l’élégance commande de lire le juge, non de lui faire dire plus haut qu’il n’a dit. Sur la révision constitutionnelle, le Conseil a annulé une procédure. Il n’a décrété ni « déconstruction de l’architecture républicaine », ni « conquête des institutions » : ces mots-là ne sont pas les siens, ils sont d’un camp. Et une procédure annulée se recommence dans les formes, c’est le droit le plus strict d’une majorité.
Mais si l’on veut voir, non plus en principe mais en acte, cette « force qui s’incline devant le droit », ce n’est pas vers un texte annulé qu’il faut se tourner : c’est vers cette semaine même. Car la majorité que l’on dit usurpatrice soumet en ce moment au vote une loi qui met fin à l’opacité des fonds secrets: ces enveloppes discrétionnaires longtemps soustraites à tout regard. Elle en borne l’usage à la défense, à la sécurité et au renseignement ; elle en interdit tout emploi politique ; elle les place sous contrôle. Soumettre au droit une part de la dépense publique qui lui échappait – y compris celle qui touche au sommet de l’État – voilà, très exactement, « le pouvoir soumis au droit ». Et voilà, aussi, ce que le chef de l’État lui-même avait promis au pays en 2024.
Qu’observe-t-on alors ? Que c’est l’exécutif, cette fois, qui résiste ; qui multiplie les amendements pour que les modalités de ce contrôle lui demeurent, par décret, entre les mains. Étrange élégance, que celle qui s’incline devant le juge le jour où il la sert, et se cabre devant la loi le jour où celle-ci viendrait éclairer ses propres caisses. La force qui accepte de s’incliner devant le droit ne choisit pas les jours où le pouvoir doit s’incliner.
Reste le cœur, et j’y souscris sans réserve : un parti n’est pas l’État, une majorité n’est pas la Nation, un mandat n’est pas une licence. Ajoutons seulement ce que l’élégance, si elle est entière, ne saurait taire : une présidence n’est pas davantage la République, et la servir, c’est traiter la représentation nationale comme un pouvoir, non la soupçonner comme une menace – c’est reconnaître aux élus du peuple le droit d’exercer, dans les formes, l’initiative que la Constitution leur donne à égalité avec le chef de l’État.
L’élégance républicaine n’est donc pas seulement la force qui s’incline devant le droit. C’est aussi la probité qui ne prend jamais le vocabulaire d’un camp pour la voix de la Constitution.
Jusqu’au bout, donc. Mais pour tous.
Dr. Cheikh Tidiane Sow, Coach en communication politique