Après de longs atermoiements, le gouvernement sénégalais a tranché. Le 1er septembre 2026, il a annoncé simultanément un accord au niveau des services avec le FMI pour un programme de 2,2 milliards de dollars sur 36 mois et le lancement du Plan de Traitement de la Dette du Sénégal (PTDS). Dans ce cadre, Dakar a informé ses partenaires officiels de son intention de recourir à une version « améliorée » du Cadre commun du G20 pour restructurer sa dette souveraine en devises. La dette libellée en francs CFA reste, quant à elle, hors du périmètre, au nom de la préservation du marché régional de l’UEMOA.
Cette décision, présentée comme une initiative souveraine, suscite immédiatement des critiques. L’économiste Ndongo Samba Sylla a réagi sans détour : après « moult atermoiements », le gouvernement a choisi de recourir au « défunt Cadre commun ». Pour anticiper les conséquences « vraisemblablement néfastes » de ce choix, il invite à relire les travaux menés sur les expériences récentes de restructuration, en commençant par la Zambie.
Le Cadre commun pour le traitement de la dette au-delà de l’Initiative de suspension du service de la dette (ISSD), lancé par le G20 en 2020, devait apporter une réponse coordonnée et plus rapide aux crises d’endettement des pays à faible revenu. Dans la pratique, il s’est révélé lent, conflictuel et peu généreux.
La Zambie en constitue le cas d’école le plus documenté. Après son défaut de décembre 2020, le pays a passé plus de trois ans et demi dans un processus de négociation sous l’égide du Cadre commun. Les discussions ont été marquées par des tensions géopolitiques entre créanciers chinois et détenteurs d’eurobonds, des désaccords sur la comparabilité de traitement et des retards répétés dans l’obtention des assurances de financement. Pendant ce temps, l’économie zambienne a été largement paralysée : accès aux marchés internationaux fermé, austérité budgétaire, et coûts sociaux élevés.
Même lorsque des accords ont finalement été conclus (avec les créanciers bilatéraux puis les bondholders), l’allègement obtenu est resté conditionnel et partiel. Des mécanismes de « value recovery » (instruments liés à la performance économique future) ont été introduits, réduisant de fait le niveau de relief si la situation du pays s’améliorait. Au total, le processus a confirmé ce que de nombreux analystes soulignent désormais : le Cadre commun prolonge l’incertitude, maintient les pays hors des marchés de capitaux pendant des années et aboutit souvent à un « trop peu, trop tard ».
Les autres cas (Tchad, Ghana, Éthiopie) présentent des trajectoires similaires : délais de deux à quatre ans, frictions entre créanciers et allègements insuffisants pour garantir une soutenabilité durable.
Le gouvernement sénégalais mise sur une version « améliorée » du Cadre commun, censée permettre un calendrier resserré, un partage d’informations plus précoce et des consultations parallèles avec l’ensemble des créanciers. Sur le papier, cela répond aux critiques récurrentes. Dans les faits, ces innovations n’ont pas encore été testées à grande échelle. Rien ne garantit qu’elles permettront d’éviter les blocages observés ailleurs, surtout face à des créanciers majeurs comme la Chine et les détenteurs d’eurobonds, dont les intérêts divergent.
Les conséquences prévisibles sont connues : période prolongée d’austérité, compression des dépenses sociales et d’investissement, et incertitude qui pèse sur la confiance des investisseurs et des partenaires. Le programme FMI, condition sine qua non du processus, imposera ses propres exigences d’ajustement budgétaire. Or, l’histoire des restructurations sous supervision du Fonds montre qu’elles aboutissent rarement à une sortie durable de la spirale d’endettement en devises.
Pour Ndongo Samba Sylla et les chercheurs réunis autour du réseau IDAN (Ideas Africa Network) et de conférences comme celle de Dakar en mai 2026, le problème dépasse le simple traitement d’une dette excessive. Il est structurel. L’endettement en devises, dans le cadre du régime monétaire actuel, fonctionne comme un piège : le pays s’endette pour financer des déficits extérieurs et rembourser d’anciennes dettes, sans maîtriser pleinement les leviers monétaires et de paiements internationaux.
Les solutions classiques (restructuration + programme FMI) ne s’attaquent pas à cette racine. Elles offrent un soulagement temporaire, au prix d’une perte de marge de manœuvre et d’un cycle qui recommence. D’où les pistes alternatives régulièrement avancées : audit citoyen de la dette (y compris des « dettes cachées »), gel temporaire de certains services le temps d’établir les responsabilités, réforme du système de paiements pour récupérer au profit du Trésor la contrepartie en monnaie locale des déficits extérieurs, plafonnement du service de la dette, et protection stricte des dépenses essentielles (santé, éducation, protection sociale).
Ces propositions restent minoritaires dans le débat officiel. Elles ont le mérite de poser la question de fond : le Sénégal peut-il se contenter de « traiter » sa dette en devises dans le cadre existant, ou doit-il engager une réflexion plus radicale sur sa souveraineté monétaire et financière ?
Le choix du 1er septembre 2026 n’est pas anodin. Il engage le pays dans un processus dont l’expérience récente, de la Zambie au Ghana, a montré les limites. Présenté comme une initiative souveraine, il reste conditionné à l’accord du FMI et à la bonne volonté de créanciers aux intérêts divergents.
Ndongo Samba Sylla a raison de rappeler que les précédents existent et qu’ils sont peu encourageants. L’histoire dira si le Sénégal parvient à éviter les écueils déjà observés ailleurs, ou s’il s’engage, une fois de plus, dans un tunnel de négociations longues, d’ajustements douloureux et de soulagements insuffisants. Pour l’heure, la prudence commande de regarder attentivement ce que la Zambie a vécu.