Il paraît que tout a un prix. Une place, un poste, une fidélité, une conviction, une poignée de main, parfois même une conscience. Pourvu que le papier circule.
Nous sommes devenus étrangement amoureux du papier.
Pas du papier qui raconte notre histoire.
Pas du papier qui transmet le savoir.
Pas du papier des livres qui instruit et élève.
Non.
Nous parlons du papier qui se compte, qui s’empile, qui se distribue, qui s’échange et qui, parfois, fait taire les principes.
Au Sénégal, l’argent est devenu tellement présent dans notre imaginaire collectif qu’il ne sert plus seulement à vivre. Il sert de plus en plus à mesurer la réussite, le pouvoir et parfois même la valeur d’un individu.
Combien gagnes-tu ?
Qu’as-tu ?
Qui connais-tu ?
Quel poste occupes-tu ?
Qui peut te nommer ?
Qui peut te faire entrer ?
Qui peut te faire sortir ?
La question n’est plus toujours de savoir ce que tu es. Elle devient : « Qu’est-ce que tu peux rapporter ? »
Et c’est là que commence le malaise.
Quand le « papier » devient une religion
L’argent n’est pas mauvais.
Il faut le dire.
Il nourrit les familles. Il soigne. Il construit. Il permet à des jeunes d’entreprendre et à des parents d’éduquer leurs enfants.
Le problème n’est donc pas l’argent.
Le problème, c’est l’argent sans limite morale.
Celui qui transforme l’homme en marchandise.
Celui qui fait croire que tout peut être négocié.
Celui qui finit par mettre un prix sur la parole donnée, sur l’amitié, sur la fidélité et même sur les convictions.
À partir du moment où l’argent devient la boussole, il ne faut plus s’étonner que certains changent de direction au premier vent favorable.
Et c’est précisément ici que la politique entre en scène.
La transhumance : quand les convictions prennent le car
Il y a un spectacle qui ne surprend presque plus personne au Sénégal.
Un homme politique combat un régime.
Il le critique.
Il le dénonce.
Il explique aux Sénégalais pourquoi ce pouvoir serait mauvais pour le pays.
Puis le pouvoir change.
Et, soudain, le même homme découvre les vertus de ceux qu’il combattait hier.
Il change de camp.
Il change de discours.
Parfois, il change même de vocabulaire.
Mais il conserve une chose : son ambition.
Bienvenue dans le monde de la transhumance politique.
Le mot est devenu familier. Trop familier peut-être.
Car derrière ce phénomène se trouve une question beaucoup plus grave que le simple déplacement d’un militant d’un parti vers un autre :
Que reste-t-il d’une conviction lorsqu’elle disparaît avec les circonstances ?
Soyons précis : changer de parti n’est pas, en soi, une faute.
Une personne peut évoluer. Elle peut reconnaître une erreur. Elle peut rompre avec une orientation qu’elle juge désormais mauvaise. Elle peut même rejoindre d’anciens adversaires pour des raisons politiques qu’elle assume publiquement.
La vraie question est celle de la cohérence.
Qu’est-ce qui a changé : les convictions ou les intérêts ?
Lorsque le citoyen ne trouve aucune explication crédible à ces retournements, il finit naturellement par soupçonner que le « papier » a encore parlé.
Et quand l’argent ou les avantages deviennent la principale explication que le peuple imagine derrière les changements de camp, c’est la politique elle-même qui perd sa noblesse.
Le citoyen n’est pas amnésique
Il faut arrêter de croire que le peuple oublie tout.
Le Sénégalais écoute.
Il observe.
Il compare.
Il se souvient.
Il se souvient de celui qui jurait hier qu’il ne travaillerait jamais avec tel camp.
Il se souvient de celui qui promettait de ne jamais accepter tel poste.
Il se souvient de celui qui dénonçait hier ce qu’il justifie aujourd’hui.
Et surtout, il se demande :
« Est-ce donc cela, la politique ? »
Une politique où l’on change de discours selon la chaise disponible ?
Une politique où l’opposition devient fréquentable dès qu’une porte s’ouvre ?
Une politique où la fidélité ne dure que jusqu’à la prochaine nomination ?
Si nous banalisons cela, nous enseignons à notre jeunesse une terrible leçon : les principes sont bons tant qu’ils ne coûtent rien.
Mais le mal dépasse la politique
Il serait trop facile de désigner uniquement les politiciens.
La tentation du papier traverse toute la société.
Elle peut se retrouver dans les affaires, dans certaines relations professionnelles, dans certaines pratiques sociales, dans la recherche effrénée du prestige et dans cette compétition permanente pour paraître plus riche que son voisin.
Nous voulons parfois la voiture avant la stabilité.
La cérémonie avant l’essentiel.
L’apparence avant la substance.
Le statut avant la compétence.
Le réseau avant le mérite.
Et nous nous étonnons ensuite que la société produise des comportements opportunistes.
Nous récoltons aussi ce que nous valorisons.
Si nous applaudissons uniquement celui qui possède, nous ne devons pas être surpris que chacun veuille posséder à n’importe quel prix.
Si nous respectons davantage le portefeuille que la parole, nous ne devons pas nous étonner que la parole perde sa valeur.
Nos ancêtres avaient pourtant laissé des panneaux indicateurs.
Peut-être faudrait-il simplement recommencer à regarder autour de nous.
Regarder les noms que nous portons.
Regarder les noms de nos quartiers.
Regarder les noms de nos villes.
Ils ne sont pas toujours de simples étiquettes géographiques.
Ils sont aussi des fragments de mémoire.
Ngor, par exemple.
Un nom qui évoque la dignité, l’honneur, la retenue, le respect de soi.
Quel magnifique antidote à notre époque !
Car la dignité nous rappelle une chose essentielle : tout ne se vend pas.
Il existe un moment où l’homme doit savoir dire non.
Non à l’argent facile.
Non au reniement.
Non à l’humiliation.
Non à la compromission.
Non à ce qui exige de nous de sacrifier notre conscience.
Et puis il y a Gorée.
Cette île qui porte une mémoire historique si lourde qu’on ne devrait jamais la regarder comme une simple carte postale.
Gorée nous oblige à nous souvenir.
À regarder notre passé.
À mesurer le prix de la déshumanisation.
À comprendre ce qui arrive lorsque l’être humain finit par être réduit à une marchandise.
C’est peut-être là que se trouve une terrible ironie.
Nous venons d’une histoire qui devrait nous avoir appris que l’être humain ne doit jamais avoir de prix, et nous risquons parfois de construire une société où tout semble négociable.
Il est temps de remettre le papier à sa place
Il ne s’agit pas de fuir l’argent.
Il ne s’agit pas de glorifier la pauvreté.
Il ne s’agit pas de demander aux Sénégalais de renoncer à leurs ambitions.
Il s’agit de remettre chaque chose à sa place.
L’argent doit servir.
Il ne doit pas commander.
Le pouvoir doit servir.
Il ne doit pas corrompre la conscience.
La politique doit servir la collectivité.
Elle ne doit pas devenir un marché de positions.
Et la réussite doit être autre chose qu’une démonstration de richesse.
Car le papier brûle.
Le papier se déchire.
Le papier se perd.
Le papier change de mains.
La dignité, elle, ne devrait pas changer de camp.
Et demain, que laisserons-nous ?
Un jour, nous partirons.
Nos comptes resteront.
Nos maisons resteront.
Nos voitures resteront.
Nos titres resteront dans les archives.
Nos fonctions seront occupées par d’autres.
Même nos photographies finiront par jaunir.
Alors, qu’est-ce qui restera ?
Peut-être simplement la manière dont nous aurons traité les autres.
La parole que nous aurons tenue.
La fidélité dont nous aurons été capables.
Le courage d’avoir dit non quand tout le monde disait oui.
La capacité d’avoir refusé de vendre notre conscience.
C’est peut-être cela, finalement, la vraie richesse.
Alors, pour l’amour du papier, posons-nous une dernière question :
Combien sommes-nous prêts à vendre de nous-mêmes pour quelques billets ?
Et lorsque viendra le moment de choisir entre l’argent et la dignité, souvenons-nous de Ngor.
Lorsque nous oublierons d’où nous venons, souvenons-nous de Gorée.
Lorsque la tentation nous fera croire que tout s’achète, souvenons-nous de ceux qui nous ont précédés.
Car l’argent peut acheter une maison.
Il peut acheter une voiture.
Il peut acheter une position.
Il peut même, parfois, acheter des silences.
Mais il ne devrait jamais pouvoir acheter une conscience.
Le papier est éphémère.
La dignité, elle, est notre héritage .