Le samedi 16 mai 2026, le Mouvement national des cadres patriotes (Moncap) tenait une conférence autour d’un thème fort intéressant : « Le Sénégal à l’épreuve des bouleversements mondiaux ». Je veux d’abord saluer cette initiative, qui témoigne d’une dynamique politique certaine du parti et d’un souci bienvenu d’ancrer l’action militante dans une réflexion de fond sur les grandes mutations du système international. Je saisis également cette occasion pour féliciter chaleureusement mon frère Amadou Babo BA pour sa nomination à la tête du Moncap : sa rigueur intellectuelle et son engagement sans faille font de lui le profil idéal pour porter cette responsabilité.
Les panélistes ont abordé des réalités importantes (la dette, les ressources minières, la nécessité de consolider les liens avec nos voisins immédiats). Mais le sujet méritait, me semble-t-il, une lecture plus systémique, plus ancrée dans les grilles d’analyse des relations internationales. C’est modestement ce que je voudrais apporter ici, pour prolonger une conversation que les camarades du Moncap ont brillamment esquissée.
I. La désintégration de l’ordre unipolaire : ce que la fin de la guerre froide a véritablement produit
Quand les grands navires ne passent plus, c’est toute la chaîne du monde qui est touchée. La perturbation des routes maritimes stratégiques (mer Rouge, canal de Suez, détroit d’Ormuz) est le symptôme le plus visible d’un ordre international qui se défait sous le poids de ses propres contradictions. Lorsque les attaques des Houthis en mer Rouge contraignent les armateurs à contourner le cap de Bonne-Espérance, ou quand Trump et Netanyahou décident unilatéralement d’agresser l’Iran, c’est l’ensemble du commerce mondial qui se réorganise, avec des délais allongés de plusieurs semaines et des coûts de fret qui ont parfois triplé.
Pour le Sénégal, la question n’est plus de savoir si cet ordre s’effondre, mais de comprendre ce qui le remplace, et surtout, quelle posture doctrinale adopter face à cette recomposition dont les effets se font déjà sentir dans les prix à la consommation, dans la disponibilité des intrants agricoles, dans la vulnérabilité d’économies que des décennies de dépendance commerciale ont rendues incapables d’absorber les chocs extérieurs.
L’effondrement de l’Union soviétique en 1991 a été interprétée en Occident comme la victoire définitive du libéralisme sur ses alternatives. Ce que cette lecture triomphaliste de Francis Fukuyama omettait, c’est que la bipolarité de la guerre froide produisait, malgré ses ravages pour les peuples du Tiers-Monde, une forme de stabilité systémique : deux pôles de puissance, des règles d’engagement implicites, une prévisibilité relative des comportements étatiques. L’ordre unipolaire américain qui lui succède s’est révélé structurellement instable, non parce que la puissance américaine était insuffisante, mais parce qu’une hégémonie sans contrepoids tend à se libérer des contraintes qui la disciplinaient, à confondre ses intérêts particuliers avec l’intérêt général de la communauté internationale. L’Organisation mondiale du commerce, le Conseil de sécurité des Nations unies, les accords de limitation des armements ; chacune de ces architectures institutionnelles a subi des dommages considérables infligés par cela même qui prétendait en être le gardien.
C’est dans ce contexte qu’il faut relire la théorie du choc des civilisations de Samuel Huntington en 1996. Loin d’être une analyse géopolitique sérieuse, ce cadre conceptuel remplissait une fonction idéologique précise : désigner un nouvel ennemi, érigé en menace civilisationnelle, pour remplir le vide laissé par le communisme.
Cette grille de lecture a pourtant nourri intellectuellement les interventions en Afghanistan et en Irak, avec les conséquences que l’on connaît : deux guerres longues, déstabilisatrices, qui ont fragmenté des États et généré exactement les dynamiques qu’elles prétendaient éradiquer.
Pour l’Afrique, ce moment a coïncidé avec l’imposition des programmes d’ajustement structurel par le FMI et la banque mondiale ainsi que la consolidation d’une architecture commerciale asymétrique que Samir Amin avait nommée : le développement du sous-développement, la reproduction systématique d’inégalités à travers les mécanismes apparemment neutres du marché mondial.
II. La conflictualité généralisée comme signature d’un monde en transition hégémonique
Aujourd’hui, près de 75 % des États membres de l’ONU entretiennent des différends frontaliers actifs, et une cinquantaine sont engagés dans des conflits armés ouverts.
Cette statistique dit moins l’échec des États que l’épuisement d’un régime international de régulation des différends, cet épuisement qui accompagne mécaniquement les transitions hégémoniques. Les historiens, à la suite de Giovanni Arrighi, ont montré que les périodes de basculement entre cycles hégémoniques – du cycle britannique au cycle américain au XXe siècle, du cycle américain à ce qui vient maintenant – sont invariablement des périodes de conflictualité accrue, de remise en cause des frontières héritées, de prolifération des acteurs armés non étatiques.
Nous vivons dans un entre-deux : l’hégémonie « de la bête immonde » que sont les Etats Unis d’Amérique est en déclin relatif mais non encore révolue ; les puissances émergentes contestent les règles de l’ordre libéral sans en avoir encore produit d’alternatives pleinement matérialistes et opérationnelles. Pour les États du Sud, cette période est à la fois dangereuse, parce que le droit international et le multilatéralisme sont affaiblis, et potentiellement libératrice, parce qu’elle ouvre des marges de manoeuvre inédites pour ceux qui savent les saisir. « Le vieux monde se meurt, le nouveau tarde à apparaître, et dans ce clair-obscur surgissent les monstres. » Antonio Gramsci, cahiers de prison, 1948.
Pour le Sénégal, dont les importations de produits alimentaires, d’équipements industriels et de médicaments transitent majoritairement par ces voies, la répercussion est immédiate : inflation importée, raréfaction de certains produits, pression accrue sur les réserves de change. Ce que les économistes appellent sobrement des « chocs externes asymétriques » se traduit, dans la vie quotidienne des ménages sénégalais, par une dégradation du pouvoir d’achat dont les causes sont géopolitiques mais dont les remèdes ne peuvent être purement techniques, malgré les efforts colossaux faits par le gouvernement en termes de prospective et de
subvention.
III. Pour une doctrine géopolitique sénégalaise : souveraineté, nonalignement actif et solidarité du Sud
Le Sénégal sous le régime Pastef se trouve à un carrefour qui n’est pas seulement conjoncturel. La découverte des ressources gazières et pétrolières, la renégociation de certains contrats miniers, le discours affirmé du Président de Pastef et Premier ministre Ousmane SONKO sur la souveraineté économique… tout cela dessine les contours d’une ambition nationale légitime. Mais l’ambition ne vaut que si elle est adossée à une doctrine géopolitique cohérente, à une lecture du monde qui permette de hiérarchiser les alliances, d’anticiper les pressions et de construire des coalitions durables. Le non-alignement que nous appelons de nos voeux n’est pas la neutralité passive héritée de la guerre froide. Il s’agit d’un non-alignement actif, au sens où Jawaharlal Nehru et Kwame Nkrumah l’avaient imaginé dans ses principes fondateurs, mais mis à jour pour un monde où les contradictions du capitalisme ont changé de forme sans changer de nature. Un non-alignement actif signifie : construire des positions autonomes sur les grands dossiers internationaux (agressions impérialistes, changement climatique, réforme du système monétaire international, gouvernance des données numériques…) en refusant de les subordonner aux préférences des grandes puissances qui restent nos principaux partenaires commerciaux, mais dont les intérêts divergent structurellement des nôtres.
Cela impose, concrètement, trois orientations. La diversification délibérée des partenariats économiques et diplomatiques, non comme tactique opportuniste, mais comme stratégie structurelle de réduction de la dépendance. L’investissement dans les capacités analytiques souveraines de l’État (think tanks nationaux, diplomates formés pour négocier d’égal à égal avec les experts des multinationales, centres de recherche qui ne soient pas des antennes de fondations étrangères). Et la consolidation d’une solidarité ouest-africaine et panafricaine orientée vers les complémentarités productives réelles, au-delà des déclarations d’intention institutionnelles.
Le monde qui vient ne sera pas plus juste que celui qui part si nous nous contentons de changer de maîtres. La multipolarité est une opportunité seulement pour ceux qui s’y préparent avec sérieux, et ce sérieux passe d’abord par la capacité à nommer les choses avec froideur, à distinguer les intérêts des discours qui les habillent. Pastef a contracté avec le peuple sénégalais un engagement de rupture. Cette rupture ne peut être ni purement économique ni purement symbolique : elle doit être intellectuelle, c’est-à-dire capable de produire une lecture autonome du monde. C’est aussi, et peut être surtout, le chantier du Moncap.
Par Ousmane Noreyni GUEYE, militant de Pastef, membre du SN COM – diplômé de Sciences Po (Institut des études politiques de Grenoble), spécialiste en communication politique et institutionnelle.