En mai 2024, l’organisation suisse SWISSAID a publié une étude inédite intitulée Sur la piste de l’or africain. Couvrant l’ensemble des 54 pays du continent sur plus de dix ans (2012-2022), elle quantifie pour la première fois la production et le commerce de l’or africain, déclaré comme non déclaré. Les résultats sont saisissants : en 2022, au moins 435 tonnes d’or ont quitté l’Afrique en contrebande, soit plus d’une tonne par jour, pour une valeur estimée à environ 31 milliards de dollars (au cours de mai 2024).
Cette contrebande a plus que doublé entre 2012 et 2022. Elle concerne principalement l’or issu de l’orpaillage artisanal et à petite échelle (ASM), qui représente une part majeure de la production africaine.
Chaque année, entre 321 et 474 tonnes d’or artisanal sont produites en Afrique sans être déclarées. Cela représente 72 à 80 % de la production totale d’or artisanal du continent, et 32 à 41 % de la production aurifère globale africaine (artisanale + industrielle). En valeur, cela équivaut à 24 à 35 milliards de dollars par an.
L’Afrique produit entre 991 et 1 144 tonnes d’or par an (chiffres 2022), dont plus de la moitié provient de mines artisanales. Pourtant, dans de nombreux pays, les statistiques officielles sous-estiment largement cette réalité. Douze pays africains voient plus de 20 tonnes d’or sortir illégalement chaque année. Les flux les plus importants concernent notamment le Mali, le Ghana et le Zimbabwe.
Cette opacité prive les États africains de recettes fiscales et douanières considérables, tout en alimentant des circuits qui peuvent financer des conflits armés, la corruption et des violations des droits humains dans des zones souvent instables.
Dubaï, plaque tournante principale
La quasi-totalité de cet or non déclaré transite par un nombre restreint de destinations. En 2022, près de 80 % de l’or africain (industriel et artisanal) a été exporté vers seulement trois pays : les Émirats arabes unis (47 %), la Suisse (21 %) et l’Inde (12 %).
Les Émirats arabes unis jouent un rôle central. Entre 2012 et 2022, ils ont importé 2 569 tonnes d’or africain qui n’avaient pas été déclarées à l’exportation dans les pays d’origine, pour une valeur totale d’environ 115,3 milliards de dollars. En 2022 seul, 405 tonnes (soit 66,5 % de l’or africain importé aux EAU) provenaient de circuits de contrebande.
À Dubaï, cet or acquiert souvent une existence légale avant d’être réexporté. Une partie importante rejoint ensuite la Suisse (plus de 1 670 tonnes d’or importées des EAU entre 2012 et 2022), où les raffineries le transforment. La législation suisse, qui considère le dernier lieu de transformation comme origine, efface alors souvent toute trace de la provenance africaine.
Un phénomène en expansion
La hausse des cours de l’or depuis 2009, combinée aux difficultés économiques de nombreux pays africains, a provoqué une véritable « ruée vers l’or » artisanale. Des millions de personnes vivent de cette activité, souvent dans des conditions précaires et dangereuses. Mais l’absence de contrôle étatique efficace, la corruption et la faiblesse des systèmes de traçabilité facilitent les exportations clandestines.
SWISSAID souligne que ce n’est pas une fatalité. L’organisation appelle à un renforcement de la transparence, à une meilleure coopération internationale et à des règles plus strictes de diligence raisonnable pour les raffineries et les hubs commerciaux, notamment en Suisse et aux Émirats arabes unis.
Derrière ces chiffres se cache une réalité humaine et économique lourde : des États africains privés de ressources pour le développement, des communautés exposées à l’exploitation et à l’insécurité, et un commerce mondial de l’or encore trop opaque. Le rapport de SWISSAID jette une lumière crue sur ces flux et offre, pour la première fois, des données solides pour agir.
L’or africain continue de briller sur les marchés internationaux. Mais une part croissante de son éclat reste dans l’ombre.