L’ancien directeur du Financement des Établissements d’Enseignement supérieur (DFEES) dans la tourmente, Pr Abdou Aziz Diouf interpellé en tant que signataire du marché. Des subventions et des procédures de passation des marchés remises en cause.
Depuis plus d’un an, une cargaison de vingt mille ordinateurs portables destinés aux étudiants de l’Université numérique Cheikh Hamidou Kane (UN-CHK) dort dans les entrepôts du Port autonome de Dakar. Ces machines, acquises dans le cadre du programme national « Un étudiant, un ordinateur », n’ont jamais atteint leurs destinataires. Pendant ce temps, plus de 20 000 nouveaux étudiants orientés en octobre 2025 n’ont pas pu démarrer leurs cours de spécialité, faute d’outil de travail indispensable dans un modèle pédagogique entièrement numérique.
Cette situation a explosé au grand jour lorsque le ministre de l’Énergie et du Pétrole, Dr Abdourahmane Diouf ancien titulaire du portefeuille de l’Enseignement supérieur, a publiquement mis en cause la gestion de son successeur, le Pr Daouda Ngom. Sur les ondes de Radio Sénégal International, il a dénoncé un « arbitrage aberrant » : plutôt que de distribuer les ordinateurs déjà acquis et appartenant à l’université, les autorités ont opté pour le versement d’une dotation forfaitaire de 250 000 FCFA par étudiant. Une décision présentée comme exceptionnelle pour permettre aux bénéficiaires d’acheter eux-mêmes leur matériel, mais vivement critiquée par le SAES-UNCHK, qui y voit une méconnaissance du modèle pédagogique et un risque d’inégalités et de détournement des fonds vers d’autres besoins urgents.
Au cœur des accusations figure un contrat de six milliards de francs CFA signé par le Pr Abdou Aziz Diouf, alors directeur de l’Enseignement supérieur. La commission d’enquête parlementaire va auditionner pour éclaircir les conditions d’attribution de ce marché public. Les procédures de passation des marchés et les subventions liées au programme sont désormais clairement remises en cause.
Ce n’est pas un cas isolé. L’Assemblée nationale a adopté à l’unanimité (129 voix) une résolution portant création d’une commission d’enquête parlementaire sur le programme, porté depuis 2017 sous la tutelle du ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation. Les engagements financiers cumulés avoisinent les 48 milliards de FCFA (environ 6 milliards par an). Les députés s’interrogent notamment sur :
- l’exécution pendant huit éditions successives en dehors de plusieurs exigences du Code des marchés publics ;
- l’existence de 800 ordinateurs défectueux stockés à l’UCAD, jamais distribués ;
- un virement de plus de 1,446 milliard de FCFA en 2023 au profit d’une société intermédiaire non cocontractante de l’État pour la fourniture de 7 055 ordinateurs destinés à l’UN-CHK, en l’absence de contrat formel retrouvé ;
- un contentieux judiciaire ayant conduit l’État à payer une seconde fois une somme proche de 1,25 milliard de FCFA ;
- la gestion de multiples comptes et sous-comptes bancaires liés au programme, avec des soldes non documentés.
Au-delà des chiffres, c’est toute une chaîne de responsabilités qui est questionnée. Les ordinateurs bloqués au Port illustrent un dysfonctionnement logistique et administratif majeur : une entreprise laissée sans accompagnement clair, des formalités douanières ou administratives non levées, et une inertie qui a transformé un outil pédagogique en stock dormant. Pendant ce temps, le modèle de l’UN-CHK, conçu autour de l’ordinateur comme outil central, se trouve paralysé. Sur les 45 Espaces numériques ouverts (ENO) initialement prévus, seuls 18 sont pleinement fonctionnels.
Le SAES a multiplié les alertes : six mois après la rentrée administrative, les étudiants de la promotion 13 n’avaient toujours pas commencé leurs enseignements de spécialité. La solution du « cash » de 250 000 FCFA, si elle offre une liberté de choix, transfère le risque sur les bénéficiaires et fragilise l’homogénéité technique nécessaire aux plateformes de l’université.
Une enquête parlementaire pour lever le voile
La commission d’enquête devra désormais établir les responsabilités, vérifier la régularité des procédures, retracer l’usage des fonds publics et expliquer pourquoi des ordinateurs déjà acquis sont restés « oubliés » au Port tandis que l’État versait des liquidités aux étudiants.
Ce scandale en cascade met en lumière les failles structurelles d’un programme conçu pour réduire la fracture numérique, mais qui, au fil des années, a multiplié les zones d’ombre dans la commande publique, la gestion des stocks et le suivi des engagements. Les étudiants, premiers destinataires, restent les principales victimes d’une gouvernance qui a transformé une promesse d’équipement en contentieux administratif et financier.