Dette, prix et souveraineté, les vrais chiffres du bras de fer budgétaire….Lorsqu’un gouvernement s’engage auprès du International Monetary Fund à ramener le déficit public sous les clignotants de la soutenabilité, il oublie trop souvent que la macroéconomie est d’abord une science des frottements sociaux.
La position adoptée par la majorité parlementaire Pastef Les Patriotes, en suspendant son aval aux collectifs budgétaires ne relève pas d’une posture politicienne stérile. Elle met en lumière une fracture plus profonde : celle d’un ajustement structurel qui cherche à absorber un choc de 2,2 milliards de dollars en faisant l’économie d’une véritable ingénierie de la compensation. Lorsque l’État révise son déficit global à 7,6 % du PIB tout en amputant l’investissement public de 555 milliards de francs CFA, soit une contraction brutale de 2,4 points de richesse nationale dans une économie dont la croissance ralentit déjà à 2,7 %, il commet une faute classique de pilotage procyclique. Amputer la formation brute de capital fixe FBCF pour préserver des équilibres comptables à court terme revient à scier la branche sur laquelle reposent les recettes fiscales de demain.
L’angle mort de cette trajectoire réside dans la gestion des subventions énergétiques. En voulant réduire ces transferts de 790 milliards de francs CFA en besoin tendanciel à une cible de 479 milliards, l’exécutif active un levier systémique sans en maîtriser les ondes de choc. Le gasoil qui absorbe près de 72 % de la consommation nationale de carburants n’est pas un simple produit de libre circulation, c’est le carburant invisible du panier de la ménagère, de la logistique portuaire aux marchés hebdomadaires de l’intérieur. Une hausse paramétrique de l’ordre de 15 % à la pompe ne se traduit pas seulement par un réajustement des comptes d’exploitation des marqueteurs, elle déclenche une réaction en chaîne inflationniste de second tour qui majore les coûts de transport interurbain de 9 à 11 % et comprime le pouvoir d’achat réel des ménages bien au-delà des grands centres urbains.
C’est précisément sur le terrain de la justice distributive que le dispositif gouvernemental pèche par angélisme budgétaire. Alors que les arbitrages initiaux laissaient entrevoir une enveloppe d’atténuation de 70 milliards de francs CFA, le collectif budgétaire n’ouvre effectivement que 22 milliards en crédits de paiement. Rapporté à la réalité démographique des ménages vulnérables recensés, ce transfert se réduit à une portion congrue à peine un peu plus de 5 000 francs CFA par an et par bénéficiaire pulvérisée en quelques semaines par la hausse conjointe du pain, du riz et du transport. Exiger, comme le fait la représentation nationale que le décaissement de l’enveloppe sociale précède l’entrée en vigueur de tout nouveau palier tarifaire relève d’une exigence de cohérence économique élémentaire : l’ordre des opérations fait toute la différence entre un plan d’ajustement soutenable et une récession par le bas.
Ce déséquilibre trouve en grande partie son origine dans la dictature de la dette souveraine. Lorsque l’annexe du budget consacre près de 5 800 milliards de francs CFA au service global de la dette absorbant l’équivalent de 99 % des recettes fiscales propres de l’État, l’espace budgétaire se trouve littéralement asphyxié. Dès lors que 58 % de ce service, libellé en francs CFA reste maintenu hors du périmètre des restructurations négociées, la totalité de l’ajustement pèse mécaniquement sur le solde primaire, c’est-à-dire sur l’investissement et sur la consommation des populations. Le veto parlementaire et l’exigence d’un audit indépendant sur les moins-values de recettes telles que les 451 milliards perdus sur le flanc du plan de redressement traduisent une volonté légitime de transparence sur le coût réel du portage de la dette.
À bien des égards, la séquence ouverte par la sortie d’Ousmane SONKO consacre une mutation profonde du leadership politique : le passage de la contestation militante à l’exercice d’une contre-hégémonie technocratique. En déplaçant le débat sur le terrain de la cohérence interne du modèle d’ajustement et de la hiérarchie des paiements, la communication politique s’affranchit du registre incantatoire pour endosser la posture du gouvernement auditeur. Cette militarisation des données budgétaires et cette maîtrise fine des nomenclatures publiques forcent l’Exécutif à abandonner l’arène des incantations morales pour justifier ses choix dans la langue rigoureuse des équilibres macroéconomiques. C’est l’esquisse d’un manifeste praxéologique de la souveraineté budgétaire, où la loi de finances redevient le champ de bataille suprême de la réappropriation nationale.
En définitive, le compromis qui se dessine à l’aube de la plénière ne procède pas d’un choix binaire entre l’orthodoxie exigée par les créanciers et le populisme social. L’alternative esquissée redessine les contours d’une souveraineté pragmatique, articulée autour d’un triptyque de salut public. D’une part, substituer aux hausses tarifaires aveugles un mécanisme de lissage trimestriel et une modulation fiscale intelligente, en activant les marges de manœuvre de la TVA et de la fiscalité pétrolière dans les limites des planchers communautaires permet d’amortir le choc sans subventionner l’inefficacité. D’autre part, sanctuariser l’antériorité des transferts sociaux et régionaliser leur ciblage garantit que le bouclier des ménages précède l’ajustement comptable.
Enfin, soumettre la gestion de la dette et la traçabilité des crédits régaliens à une règle de transparence absolue offre aux marchés le gage d’une rigueur partagée, et non subie. C’est à ce prix, et à ce prix seulement, que la discipline budgétaire pourra s’affranchir de son oripeau récessif pour devenir le socle d’une prospérité partagée, réconciliant durablement l’exigence de solvabilité souveraine et la dignité du pacte social.
Elimane Ndao,
Commissariat Scientifique ECOPLAN MONCAP
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