Le campus de l’Université Cheikh Anta Diop (UCAD) de Dakar est encore sous le choc après le décès tragique de l’étudiant Abdoulaye Ba, survenu le 9 février lors d’une manifestation contre les retards dans le versement des bourses. Âgé de 21 ans et inscrit en deuxième année de licence en médecine, ce jeune aspirant médecin est devenu le symbole d’une crise sécuritaire récurrente qui fragilise l’institution. Alors que le Conseil académique a réagi par des mesures d’urgence, les révélations glaçantes de l’autopsie et les appels à la justice des étudiants soulignent l’urgence d’une introspection collective.
Les circonstances du « Lundi Noir » : Une manifestation qui dégénère
Tout a commencé par une mobilisation pacifique baptisée « Lundi Noir », organisée par les étudiants de l’UCAD pour dénoncer les retards persistants dans le paiement des bourses universitaires, un problème endémique qui pèse sur des milliers de familles modestes. Selon des témoignages recueillis sur place et relayés par les réseaux sociaux, la manifestation, initialement non violente, a rapidement tourné au chaos lorsque les forces de l’ordre (FDS) ont investi le campus avec plusieurs dizaines de blindés légers. Des gaz lacrymogènes ont été tirés à bout portant, provoquant des affrontements avec des étudiants armés de pierres. « Nous demandions simplement nos droits, pas une répression brutale », témoigne un étudiant anonyme cité dans un reportage de Le Monde.
En fin de journée, un incendie d’origine indéterminée s’est déclaré dans le bâtiment F, qui abrite les chambres du campus social. Des étudiants ont tenté de s’échapper par les fenêtres, utilisant des cordes à linge improvisées, tandis que d’autres ont été piégés à l’intérieur. C’est dans ce contexte de panique que Abdoulaye Ba a été retrouvé agonisant dans sa chambre, le corps couvert d’hématomes et de blessures graves. Le collectif des amicales étudiantes accuse les policiers d’avoir défoncé des portes, gazé et tabassé les résidents de manière indiscriminée, affirmant qu’il a été « torturé à mort ». Au total, au moins 30 étudiants ont été évacués vers des hôpitaux, dont neuf dans un état critique, et plus d’une centaine ont été interpellés la plupart libérés depuis, bien que quelques leaders d’amicales restent détenus.
Le ministre de l’Intérieur, Mouhamadou Bamba Cissé, a qualifié l’événement de « tragédie » et annoncé l’ouverture d’une enquête, promettant des sanctions pour d’éventuelles « bavures » policières. Il a toutefois justifié l’intervention pour protéger les biens publics, évoquant 48 blessés parmi les forces de l’ordre. Des heurts similaires ont été signalés dans d’autres villes universitaires comme Bambey, Matam et Ziguinchor, étendant la vague de contestation.
L’autopsie : Des blessures multiples qui contredisent la thèse initiale
Initialement attribuée à une crise d’asthme par certaines sources, la mort d’Abdoulaye Ba a été éclaircie par une autopsie pratiquée le jour même au laboratoire d’anatomie et de cytologie pathologique de l’Hôpital général Idrissa Pouye de Grand Yoff, sous la supervision du Dr M. A. Diallo. Les conclusions, publiées jeudi, sont accablantes : contusion thoraco-abdominale postéro-latérale, hémorragie sous-durale gauche avec érosion du cuir chevelu, double fracture de la 10e côte avec embrochage pulmonaire, hémothorax volumineux, contusion du myocarde, fracture de la 11e côte, plaies au rein et à la rate avec hémorragies internes, sans oublier des dermabrasions et plaies superficielles aux membres. Ces traumatismes multiples et sévères évoquent un tableau de violences physiques intenses, loin d’un simple malaise respiratoire.
Réponse de l’université : Mesures d’apaisement et continuité
Face à cette crise, le Conseil académique de l’UCAD s’est réuni en urgence mercredi 11 février sous la présidence du recteur, Professeur Alioune Badara Kandji. Dans un communiqué publié jeudi, l’instance exprime ses condoléances à la famille et à la communauté universitaire, réaffirmant son « engagement prioritaire pour la sécurité des personnes et la protection des biens ».
Parmi les décisions phares :
- Continuité pédagogique : Les activités d’enseignement et de recherche se poursuivront sans interruption, respectant le calendrier en normalisation.
- Suspension des amicales : À titre conservatoire et jusqu’à nouvel ordre, pour restaurer un climat serein – une mesure contestée par le Collectif des amicales, qui y voit une « répression des voix étudiantes ».
- Comité ad hoc : Chargé de proposer de nouvelles modalités de représentation étudiante.
- Cellules d’écoute : Dédiées à l’accompagnement psychologique et social des étudiants, du personnel enseignant, de recherche et technique (PATS).
Le Conseil conclut par un appel à la « vérité » et au respect des valeurs universitaires, en écho aux demandes du Syndicat des enseignants du supérieur (SAES) pour une « analyse froide des responsabilités ».
Un drame qui ravive les fractures : Vers un campus plus sûr ?
Ce décès n’est pas isolé : il s’inscrit dans une longue histoire de tensions à l’UCAD, marquée par des grèves récurrentes, des occupations et des interventions sécuritaires controversées.
Ramatoulaye SOW