Dans sa déclaration de politique générale prononcée ce mardi 8 septembre 2026 devant l’Assemblée nationale, le Premier ministre Ahmadou Al Aminou Lô a formulé deux affirmations qui, sans le nommer explicitement, s’inscrivent en contradiction directe avec les analyses d’économistes critiques comme Ndongo Samba Sylla. Ces propos, présentés comme des vérités de bon sens financier, reposent en réalité sur des théories depuis longtemps réfutées, tant sur le plan théorique que dans la pratique des banques centrales elles-mêmes.
La première affirmation est la suivante : « La limite de l’endettement en monnaie nationale, c’est l’épargne disponible. » Cette proposition est fausse. La véritable limite de l’endettement d’un État dans sa propre monnaie n’est pas une quantité d’épargne préexistante, mais la capacité technique, matérielle et productive de la nation : la disponibilité de main-d’œuvre, de compétences, d’infrastructures, de ressources naturelles et de savoir-faire. Comme le rappelait John Maynard Keynes : « What we can do we can afford » nous pouvons nous permettre financièrement tout ce que nous avons la capacité de produire nous-mêmes. L’argent, en tant que construction sociale et comptable, ne peut jamais manquer en soi. Ce qui peut manquer, ce sont les ressources réelles.
La seconde affirmation, étroitement liée à la première, veut que « l’épargne finance l’investissement ». Cette idée dérive de la théorie des fonds prêtables (loanable funds theory), une construction classique et néoclassique qui présente les banques comme de simples intermédiaires transmettant l’épargne des ménages vers les entreprises. Or cette vision a été explicitement réfutée par les banques centrales elles-mêmes.
La Banque d’Angleterre, dans un article de référence de 2014 (« Money creation in the modern economy »), explique clairement le mécanisme réel :
« Lorsque les ménages choisissent d’épargner davantage sur des comptes bancaires, ces dépôts se font simplement au détriment des dépôts qui auraient autrement été versés aux entreprises en règlement de biens et de services. L’épargne n’augmente pas en soi les dépôts ou les “fonds disponibles” que les banques peuvent prêter. plutôt que les banques prêtent les dépôts qui leur sont confiés, c’est l’acte de prêter qui crée les dépôts à l’inverse de la séquence généralement décrite dans les manuels. »
En d’autres termes, l’épargne n’est pas un préalable à l’investissement : elle en est le résultat. Le revenu est généré par l’investissement (public ou privé), lui-même financé par le crédit. Ce crédit constitue un pouvoir d’achat nouveau, créé ex nihilo par le système bancaire. Les banques commerciales ne prêtent pas une épargne préexistante ; elles créent de la monnaie de dépôt lorsqu’elles accordent un crédit. C’est ce que les économistes post-keynésiens appellent la monnaie endogène.
Cette inversion de la séquence a des conséquences politiques majeures. Si l’on croit que l’épargne doit précéder l’investissement, on se condamne à une logique d’austérité permanente : il faudrait d’abord « accumuler » avant de pouvoir construire. Si l’on comprend au contraire que c’est l’investissement qui génère le revenu et donc l’épargne, alors la contrainte n’est plus financière au sens étroit, mais réelle : il faut mobiliser les capacités productives nationales, orienter le crédit vers des projets productifs et stratégiques, et éviter que la création monétaire ne se dissipe dans la spéculation ou les fuites.
Lorsque les facultés d’économie continuent d’enseigner des théories réfutées, et que ceux qui passent pour les meilleurs financiers ou économistes du pays ignorent ou occultent les concepts élémentaires de crédit, de monnaie endogène et d’économie monétaire de production, il y a de quoi s’inquiéter pour l’avenir déjà sombre du pays de la Teranga. Ces erreurs conceptuelles ne sont pas anodines : elles orientent les choix de politique économique, justifient des politiques de restriction budgétaire et freinent la mobilisation des ressources réelles du pays.
Il est temps que la science économique actualisée et l’imagination politique reprennent le pouvoir.