Le président du Sénégal, Bassirou Diomaye Faye, a demandé au Premier ministre Ahmadou Al Aminou Lo de prendre « toutes les dispositions juridiques idoines et mesures adéquates » pour assurer la mise en œuvre des projets inscrits dans le projet de loi de finances rectificative 2026 (PLFR) et le projet de loi de finances initiale 2027 (PLFI). Cette instruction, formulée lors du Conseil des ministres du mercredi 28 octobre, est interprétée comme un signal fort d’un possible forcing de l’exécutif face au blocage parlementaire.
En plaçant la continuité des pouvoirs publics au rang d’ impératif , le président Bassirou Diomaye Faye interpelle directement Pastef et la majorité parlementaire. Le parti d’Ousmane Sonko, qui dispose d’une large majorité à l’Assemblée nationale, refuse d’adopter la PLFR 2026 et exige des clarifications sur plusieurs arbitrages budgétaires, notamment les crédits, les fonds spéciaux et les conditions de leur utilisation. En demandant au Premier ministre de préparer la mise en œuvre des projets prévus, le chef de l’État met donc la majorité devant un choix : assumer un éventuel blocage ou trouver un terrain d’entente avec le gouvernement.
Ce dernier justifie son insistance par la baisse des recettes et l’augmentation des charges publiques, notamment dans les secteurs de l’énergie et de la sécurité. Sans adoption de la PLFR, l’exécutif estime ne pas disposer des ajustements nécessaires pour financer les dépenses prioritaires, apurer une partie des arriérés intérieurs et maintenir l’exécution des programmes sociaux et des investissements.
Pour débloquer la situation, l’exécutif dispose de plusieurs leviers constitutionnels. L’article 68 permettrait, en cas de non vote de la loi de finances dans les délais, de la mettre en vigueur par décret en tenant compte des amendements votés et acceptés. L’article 86, alinéa 6, de la consititution offre une option plus radicale : le Premier ministre peut engager la responsabilité du gouvernement sur le texte, qui serait alors réputé adopté, sauf dépôt d’une motion de censure dans les 24 heures qui suivent et son adoption à la majorité absolue.
Ce recours constituerait toutefois un pari risqué. S’il permettrait d’adopter la PLFR sans vote, il offrirait à Pastef l’occasion de déposer une motion de censure et de tenter de renverser le gouvernement. Le Premier ministre a jusqu’ici privilégié le dialogue, redoutant une instabilité institutionnelle au moment où le pays prépare les Jeux olympiques de la jeunesse Dakar 2026, tout en avertissant que tous les outils institutionnels seraient utilisés si le blocage persistait.
Au-delà du bras de fer politique, l’enjeu est également financier. La PLFR s’inscrit dans un contexte de programme d’appui du FMI estimé à 2,2 milliards de dollars, et les partenaires internationaux attendent un cadre budgétaire crédible et exécutable. Un blocage prolongé pourrait fragiliser les financements extérieurs, renchérir le coût de la dette et peser sur les entreprises, les fournisseurs de l’État et les ménages bénéficiaires des programmes sociaux.
Pour l’heure, l’instruction présidentielle ne signifie pas que Bassirou Diomaye Faye a déjà choisi la voie de l’article 86. Elle prépare plutôt le terrain : l’exécutif cherche à démontrer qu’il peut continuer à gouverner malgré le blocage, tout en faisant peser la responsabilité d’une éventuelle paralysie sur la majorité parlementaire. Si les négociations échouent, le Sénégal pourrait toutefois entrer dans l’une des plus graves crises budgétaires et institutionnelles depuis l’arrivée au pouvoir du président Faye.